Iran : écrire sous pseudonyme pour conserver son indépendance


L’article “Les journalistes qui idolâtrent le pouvoir” publié par le site d’information Khabarnegaran dénonce le manque de neutralité de certains médias iraniens depuis l’arrivée au pouvoir du nouveau président Hassan Rohani. Signe distinctif de ce site : afin de pouvoir conserver leur liberté de ton, les journalistes de Khabarnegaran écrivent sous pseudonyme.

Créé en 2009, le site Khabarnegaran Iran est un site d’information indépendant tenu par des journalistes basés en Iran. Il décrit le quotidien des professionnels des médias iraniens et dénonce en filigrane la répression et les abus du pouvoir. Khabarnegaran.info est aujourd’hui l’une des références du journalisme en Iran. Afin d’éviter les pressions et pour conserver sa liberté de ton, l’équipe de Khabarnegaran a décidé de rester anonyme.

Le texte de Nikki Azad, Les journalistes qui idolâtrent le pouvoir, dénonce l’attitude manichéenne des journalistes vis-à-vis du nouveau pouvoir en place. Elle cite plusieurs journalistes dont Ali Asgar Rameznapour et Jilatous Banyaghoub qui dénoncent tous deux cette complaisance des médias iraniens. Le premier a été contraint à l’exil. La deuxième a d’abord été emprisonnée puis frappée d’une interdiction de 30 ans d’exercer toute profession journalistique.

L’Iran est l’un des pays les plus répressifs à ce jour envers la liberté de l’information et ses acteurs. Censure, surveillance et répression sont mises en oeuvre par les autorités pour assurer un contrôle de l’information et leur permettre de se maintenir au pouvoir. Le Haut Conseil de Sécurité nationale et d’autres autorités de régulation de l’information telles que le ministère de la Culture et de l’Orientation islamique ou le procureur de Téhéran, interdisent de mentionner le noms de dissidents politiques, de journalistes emprisonnés ou de journalistes en exil. Sans l’anonymat dans lequel ont choisi de s’abriter les contributeurs de Khabarnegaran, il aurait été impossible de publier en Iran un article mentionnant les noms d’Ali Asgar Rameznapour et de Jila Banyaghoub.

À ce jour, 20 journalistes et 22 net-citoyens sont emprisonnés en Iran.

Les journalistes qui idolâtrent le pouvoir (extraits)

Un regard rapide sur les quotidiens publiés ces jours-ci montre que la plupart des journaux réformateurs sont inondés de photos du président iranien [Hassan Rohani, élu le 14 juin] et de son équipe, le tout accompagné de reportages flatteurs. Ces derniers jours, le nombre d’articles critiques et impartiaux dans les journaux était de l’ordre de zéro. Les quotidiens liés aux partis conservateurs sont quant à eux remplis d’informations haineuses, destinées à salir leurs adversaires.

Quel est donc le rôle du journaliste à l’heure d’un tournant politique [en Iran] ? Faire l’éloge du régime ? Tenir des propos haineux ? Ou bien informer ? A quel point les journalistes en Iran respectent-ils la déontologie du métier, surtout lors que le pouvoir politique change ? Les éloges faits au nouveau gouvernement sont tellement omniprésents dans une partie de la presse que même les lecteurs les moins critiques ne s'y retrouvent plus. “Le ton jubilatoire de la presse rend impossible la moindre critique de M. Rohani. Nous allons encore payer le prix fort pour l’avoir idolâtré”, note un internaute sur Facebook. Mohammad Ali Abtahi, chef du bureau de l’ancien président [réformateur] Mohammad Khatami (1997-2005), a également critiqué ce phénomène sur sa page Facebook : “La mission des médias est de rapporter la réalité.”
Ali Asghar Ramezanpour, journaliste [à Londres], soutient que “la terminologie utilisée par les quotidiens iraniens a toujours suivi les fluctuations du discours officiel et s’est adaptée aux restrictions sur les libertés”. Il fait également valoir qu’“en Iran les périodes plus libres [lorsque les réformateurs sont au pouvoir] sont accompagnées de désordre. Et le journalisme est alors sans règles.”
Selon lui, “la dépendance des journaux vis-à-vis de leurs bailleurs de fonds liés au pouvoir, la difficulté d’aborder des sujets comme l’amour, le sexe ou la vie courante poussent parfois les journalistes à se faire la guerre. Adopter un ton serein et non admiratif vis-à-vis du pouvoir nécessite un professionnalisme difficile à trouver dans un climat politisé.”
Jila Baniyaghoub, journaliste [en Iran], condamnée à trente ans d’interdiction de toute activité journalistique, qui a passé quelques temps en prison, critique le “langage admiratif que certains de ses collègues utilisent pour parler des hommes au pouvoir”. “Voter pour un président ne signifie pas pour un journaliste de faire sans cesse son éloge et justifier ses décisions. Les journalistes ne sont pas chargés des relations publiques du président ou d’un ministre”, se désole-t-elle.
“Certains journalistes font preuve de beaucoup d’admiration envers Mohammad Javad Zarif, ministre des Affaires étrangères. Et même lorsque M. Zarif a défendu le bilan des droits de l’homme en Iran lors d’une réunion avec Navi Pillay, la haute-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, très peu de journalistes iraniens se sont démarqués de lui”, déplore Jila Baniyaghoub.
Selon Ali Arsghar Ramezanpour, le journalisme en Iran n’a pas beaucoup évolué depuis les années 1990. “Notre presse est devancée même par les médias des pays arabes. Les sociétés d’aujourd’hui ont besoin d’informations précises. C’est bien pour cela que le journalisme d’investigation est le genre le plus important. Nous devons mener plus d’enquêtes, avoir des informations précises et en analyser profondément les données.”

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khabarnegaran_8-10-2013fa.pdf
PDF Translation [en]: 
Description [en]: 
"Journalistes who became devotees of power institutions"